Purgatorio – Roméo m’a fait le coup de la fenêtre

D’abord j’ai détesté.

Détesté que cet homme, Castellucci, m’impose des symboles récurrents auxquels je ne comprends rien, qu’il m’assène 30 premières minutes d’une lenteur et d’une distance glaciales (et si j’avais été fatiguée ce soir-là j’aurais même dit « carrément soporifiques »), pour mieux me balancer en pleine figure 10 minutes d’un viol incestueux entre un père et son fils de 10 ans.

Cette incompréhension première aurait dû me laisser indifférente à son travail. Au lieu de cela, et je ne sais de quelle façon, elle m’a prise à partie de force, presque agressée, profitant de mon égarement pour se frayer un chemin au travers les filtres de protection de mon cerveau.
J’ai su dès la fin du spectacle qu’un « élément » étranger était entré en moi, sans savoir exactement quoi, ni de quel sentiment indistinct il allait semer les germes.

Et j’ai détesté Castellucci pour cela. J’ai même protesté intérieurement! Pour qui il se prend, ce Roméo de l’obscure, à entrer de force chez des gens qui ne lui ont rien demandé et qui, vu le visage sous lequel il se présente, n’ont pas spécialement envie de l’accueillir !

A la sortie du spectacle, je parle avec quelques spectateurs et je me surprends à être contente de les entendre le détester et l’incendier à ma place. Curieusement à cet instant là, je suis incapable d’en faire autant.

Puis quelques jours ont passé. Plus de spectacles, plus de légèreté… un peu de champagne, et même de l’humour !
Je me détends, je prends la température interne. Castellucci est toujours là. De plus en plus précis. De plus en plus distinct.
Plusieurs images sont bien accrochées dans mon esprit, je gratte, je frotte, je tente des les noyer, mais impossible de m’en défaire. Un sentiment profond aussi. Mélange de douleur et de compassion. C’est le père qui viole son fils puis redescend brisé. C’est le fils qui pardonne au père malgré la souffrance qu’il lui impose. Et c’est cette situation qui recommence indéfiniment. La violence, le pardon, le partage de la douleur d’être humain et vulnérable… en cercle infini. C’est le purgatoire de Castellucci. Cet enchaînement d’états qui, au-delà du cas précis et révoltant de l’inceste, nous communique toute la douleur d’être humain : fragile, sensible, en prise parfois à des forces obscures et incontrôlables qui construisent et déconstruisent ce que nous sommes ou aspirons à être.

Malgré moi, je constate que sa vision de l’humanité s’est immiscée en moi.

Et pourtant… si je résume : j’assiste à Purgatorio, je déteste ce que je vois, ce que je ressens pendant 1h30, je rejette ce que cet homme me donne à recevoir en tant que spectateur… et pourtant, c’est là en moi, et je ne peux m’empêcher d’en voir la force et la portée. Je ne cherche plus à comprendre le sens de ses symboles -cet œil sombre qui se dessine sur l’écran à la fin de la représentation, les fleurs, les sons étranges-, j’accepte de simplement les ressentir.
Je reconnais alors que d’une certaine façon, Roméo a gagné. Mais comment, par où est-il entré dans mon esprit ? Je lui ai fermé la porte, il s’est faufilé par la fenêtre. J’ai barricadé la fenêtre, il s’est faufilé par… je ne sais pas. Face à des esprits habitués à raisonner, analyser, découper et même ressentir sans se mettre en danger, Castellucci ruse et choisit la porte de derrière, une voie obscure qui lui permet de passer outre les barrières rationnelles de notre cerveau. Ou de se voir définitivement fermer la porte pour certains.

C’est dérangeant, pas forcément nécessaire, mais suffisamment rare pour être précieux.

Maintenant que j’ai écrit ce billet, je me sens un peu libérée de ce Castellucci. Température interne plus sereine, merci le blog.

Je repense maintenant plus sereinement à la beauté esthétique de Purgatorio, de cette deuxième moitié du spectacle, tout en vidéo, d’une beauté et d’une étrangeté déroutantes.
Et je prends un peu de recul aussi.
Pour me rendre compte finalement que ce qui est entré en moi, c’est probablement la vision qu’a Castellucci de l’humanité, sa vision propre. Celle d’une humanité qui se vit dans la douleur et qui finalement, je le crois bien, est un peu trop noire pour que je la laisse s’installer au chaud chez moi sans broncher.

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Une réponse à “Purgatorio – Roméo m’a fait le coup de la fenêtre”

  1. la Mère Castor 22. juil, 2008 le 10:19 #

    J’ai vu ce spectacle (et Inferno, et Paradiso) vous analysez bien « l’effet Castellucci » et le souvenir durable que ses spectacles laissent en nous. J’ajouterai deux choses, pour moi Purgatorio est un des plus beaux spectacles que j’ai vu depuis longtemps, et je trouve que Castellucci a un sens aigu de la beauté. Quant à la fin, il ne s’agit pas de vidéo, mais bien de fleurs géantes qui passent sur un rail. Merci pour votre article.

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