La tragédie Wajdi

Hier soir, c’était Wajdi qui régalait. Près de six heures de représentation à la Carrière de Boulbon jusqu’à quatre heures du matin …
Rien d’inhabituel pour celui qui nous a habitués à des pièces-fleuves, sagas épiques aux vertus cathartiques, le plus souvent écrites et mises en scène par ses soins.
Sauf que pour un fois il ne nous invitait pas chez lui, dans son univers, mais chez un cousin proche, Sophocle. Se reposant sur les mots du tragédien grec pour se concentrer sur son rôle de metteur en scène, il présentait trois de ses pièces autour de la thématique des femmes : Les Trachiniennes, Antigone et Electre.

Dans Littoral, Incendies ou Forêts, ses pièces précédentes, on se laissait embarquer sur les terres mystérieuses du Moyen-Orient, on traversait des guerres lointaines et inconnues… Et malgré tout on se sentait toujours chez lui « comme à la maison », tant son théâtre sait faire dialoguer intrigues lointaines et questionnements intimes.
En terre grecque, Wajdi Mouawad nous aura, cette fois-ci, laissés totalement étrangers.

Et pourtant, c’est peu dire qu’il aurait été parfait guide en ce territoire, tant ses propres pièces s’amusent à tisser et délier les mêmes fils que celles des tragédies antiques.
Personnages aveuglés sur leur passé ou leur avenir (les deux étant généralement liés), histoires générationnelles qui s’entremêlent, dénouements sous forme de révélation sur soi-même… autant de gênes communs entre la dramaturgie de l’auteur quebeco-libanais et celle de Sophocle.
Il ne semblait donc n’y avoir qu’un pas à franchir pour que l’alchimie magique se (re)produise.

Mais dans la mise en scène de la trilogie Des femmes, les symboles sont trop lourds pour se fondre dans la langue déjà travaillée, ancienne, distante de Sophocle.
L’eau par exemple présente dans toutes les scènes clés est un fil rouge trop évident, omniprésent jusqu’à en perdre toute subtilité.
Les comédiens, qui butent sur certains mots, semblent lutter pour s’approprier ce texte d’une autre époque. C’est pourtant là ce qu’on avait toujours apprécié chez Wajdi Mouawad, l’auteur/metteur-en scène : savoir faire vivre sur scène, de façon très contemporaine et quasi quotidienne, une langue riche, travaillée, sans se laisser plomber par son poids et son emphase.
Enfin il y a le chœur, le rock, Cantat pour ne pas le nommer. Sa voix, enregistrée, semble malgré tout tellement vivante qu’on le cherche des yeux, l’imaginant caché quelque part derrière un décor. C’est elle, rauque, écorchée, qui donne au spectacle ses quelques moments de grâce. Et balaye d’un coup d’un seul toutes les polémiques -le temps de la représentation du moins- tant le choix parait évident, essentiel.

2h du matin. Antigone se termine. Reste Electre… et une navette pour rentrer avant la fin.
Puis bientôt, un jour, Des héros et Des mourants les 4 autres pièces de Sophocle que Wajdi Mouawad compte monter d’ici 2015.
Pas mal de temps donc, et d’occasions, pour faire sienne cette maison et l’espoir de se laisser séduire par la prochaine invitation.

 

photo Jean-louis Fernandez

Une réponse à “La tragédie Wajdi”

  1. petit_taz 31. juil, 2011 le 4:44 #

    Alors que mon bulletin de réservation pour la Trilogie De Mouawad est prêt et attends sur mon bar que je me bouge enfn, la lecture de ce post arrive a point nommé, faut-il y aller ? Et bon je suis un peu frustrée je n’ai pas la réponse à ma question, on sent une claire retenue et pas d’enthousiasme débordant, mais pas non plus de non sans appel. Alors faut-il y aller ou pas ?

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